Hommage aux victimes de Viombois


4 septembre 2016 : une très belle cérémonie a rassemblé une assistance nombreuse. Elle mérite la mise en ligne de quelques clichés (à faire !). En réponse aux interrogations exprimées publiquement par le président de l'Amicale, je propose ci-après cette lecture toute personnelle. C'est le discours "qui n'a pas été prononcé", et qui n'avait d'ailleurs pas à l'être. Il résume mes sentiments ; je les sais partagés par quelques amis dont M Oscar GERARD, dernier ancien de la 1ère centurie, présent le 4 septembre 2016.

La couverture presse

L'Est Républicain, axé sur les chiffres, indique une assistance très nombreuse dimanche dernier et des pertes allemandes (130 morts), dénombrement tiré de la "doxa". Toutefois, aucun chiffre précis ne figurait dans le discours officiel, la priorité étant donnée à la mémoire des 57 victimes de la résistance. Il est dommage que la principale cheville ouvrière de cette portraitisation très réussie, Mme Liliane JERÔME, membre du bureau de l'Amicale, ne soit pas mentionnée.

Au contraire, Vosges Matin insiste en conclusion sur des "rumeurs tentant de revisiter l'histoire". Qui en serai(en)t le(s) responsable(s) ? Le verbatim n'est d'ailleurs pas rigoureux et les mots exactement prononcés le 4 septembre étaient légèrement différents. Seraient donc concernés aussi bien le témoignage d'Oscar GERARD, dernier survivant armé, que mes travaux ? Faut-il rappeler une nouvelle fois que jusqu'à présent l'Histoire n'avait jamais été, simplement, visitée, et que les fonds d'archives présentés dans Viombois 4 septembre 1944, écritures mythe et Histoire sont totalement inédits ? 

Difficile d'invoquer une Histoire qui, en raison de la fermeture des Archives -ou pour d'autres raisons- n'a jamais été écrite !

Difficile cohabitation de la Mémoire et de l'Histoire !

Le discours qui n'a pas été prononcé


Mesdames, Messieurs,

72 ans et quelques jours nous séparent des faits tragiques que nous sommes venus commémorer. Ici même, sur le site de Viombois, nous honorons par notre présence et notre respect le sacrifice de 57 patriotes morts pour la France et la défense de nos libertés. C'est leur histoire que je vais convoquer au chevet de leur mémoire.

Comme le prouve la grande plaque plusieurs fois remaniée et apposée sur le mur de la grange, cette liste nominative n'eut rien d'une évidence. Tout a commencé avec le petit carnet de l'instituteur Paul IDOUX et ses notes prises clandestinement alors que 52 corps sont inhumés sur ordre de l'occupant nazi dans une fosse commune à Neufmaisons. Ces signalements allaient lui être fort utiles lors du transfert des corps vers la nécropole de Badonviller, mi-décembre 1944. Le PV officiel en date du 8 mars 1945 mentionne 40 corps identifiés et 12 inconnus. Toutefois, suite à une erreur, 13 noms restaient à retrouver. Puis 5 autres victimes du 4 septembre se sont ajoutées : deux corps tirés des ruines de la ferme, deux autres exhumés à proximité, ainsi qu'Alphonse JELLY, ex-déserteur alsacien de la Wehrmacht portant encore quelques pièces de son ancien uniforme et dont le corps avait été récupéré le 5 septembre par les Allemands, pensant relever l'un des leurs. D'où les 57. Par la suite, des familles se sont manifestées et ont reconnu leur disparu. Récemment, les recherches de Liliane JEROME ont été déterminantes pour les deux dernières identifications, celle de Germain GAREGNANI puis celle de Charles MANDRA si bien qu'il ne reste plus que 3 inconnus.

Connaissons-nous précisément les circonstances de la mort des 57 victimes dont nous honorons la mémoire ? C'est justement l'objet de mes recherches historiques, lancées il y a une dizaine d'années. Pour cela, j'ai pris modèle sur Pierre BAYLE, penseur français du Grand Siècle auteur d'un premier Dictionnaire historique et critique. Voici ses conseils d'avant 1700 : « Il [L'historien] doit oublier qu'il est d'un certain pays, qu'il a été élevé dans une certaine communion. Si on lui demande « D'où êtes-vous ? », il faut qu'il réponde : « Je ne suis ni Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol. Je suis habitant du monde. Je ne suis ni au service de l'Empereur, ni du Roi de France, mais seulement au service de la vérité ». Tout ce qu'il donne à l'amour de la patrie est autant de pris sur les attributs de l'histoire et il devient un mauvais historien à proportion qu'il se montre un bon sujet. »

Ainsi, vous voyez apparaitre les limites de l'Histoire telle que rapportée par des témoins qui ne manquaient certes pas de patriotisme. Apparait alors la distinction entre l'Histoire et la Mémoire. Il n'y a pas opposition, mais complémentarité et différence dans les impératifs. Ce qu'a souligné Paul RICOEUR :

  • A la Mémoire, on demande la fidélité, la Mémoire doit être juste
  • Et à l'Histoire, on demande la vérité, elle doit être rigoureuse.

Bien entendu, il ne sera pas question de disserter en ce jour de détails historiques. Toutefois, je dois vous faire part d'un constat. En effet j'ai été amené à mettre à jour d'importants écarts entre les archives et les versions rapportées par les cadres du GMA-Vosges. Je pense ici aux ouvrages de René RICATTE alias lieutenant Jean-Serge, proche parent puisque cousin germain de ma grand-mère paternelle. Aussi souhaiterais-je insister sur six conclusions de mon enquête :

  • Aucune trahison, taupe, traitre ... n'est à l'origine des assauts allemands à Viombois.
  • L'attaque sur La Baraque, menée par le Kommando du SD WENGER n'avait aucun lien avec celle sur Viombois, réalisé par des soldats du 91ème régiment d'instruction de la Luftwaffe, peut-être par un seul bataillon.
  • Ce sont les incidents bruyants de la matinée, avec la neutralisation de la voiture des téléphonistes, des cantinières et de quelques jeunesses hitlériennes -tous faisant partie d'un même convoi arrivé le matin à la gare de Vacqueville- qui ont alerté un cadre basé à Neufmaisons. Celui-ci a donné l'alerte, d'où l'arrivée précipitée des premiers éléments du régiment 91 puis de quelques cadres du FAK 313, des spécialistes du renseignement basés à Pexonne.
  • Sans armes lourdes, sans expérience, les jeunes recrues du régiment 91 montent à l'assaut mais n'arrivent pas à venir à bout de la résistance, galvanisée autour de René RICATTE. Les officiers allemands décident de reporter l'attaque décisive au lendemain et font demander des mortiers lourds à Raon l'Etape. Aucune autre unité allemande n'était présente le 4 septembre, ni le régiment BLUM ni le Kommando de SD STEIN de Badonviller parfois évoqués.
  • Cette relecture de la bataille de Viombois sur un format plus modeste ne doit pas diminuer le mérite des combattants du GMA. Les plus nombreux, dépourvus d'armes, subissent les tirs des mitrailleuses allemandes et voient leurs amis tomber à leurs côtés. Corrections faites des exagérations d'après, je pense surtout à celles des officiers supérieurs, c'est bien le sang-froid des Russes et des anciens de la 1ère centurie qui a évité le complet désastre et un massacre plus important encore.
  • Enfin, j'ai la certitude très nette que la dimension réelle de l'attaque allemande était connue dès 1945, au moins par l'ex-DMR devenu chef de la XXème région militaire puis ministre Gilbert GRANDVAL.

Alors pourquoi ces conclusions, conformes en tous points au livre de 1946 écrit par Jean-Marie GEOFFROY, furent-elles si longtemps occultées ?

Revenons au bilan de la journée. Le bilan officiel de 134 morts allemands et 182 blessés ne repose sur aucun document.

D'un chiffre avancé par Henri BOURGEOIS alias colonel Maximum ou des confidences d'un nébuleux officier allemand évoquées par Marcel KIBLER, que retenir ? Le premier n'était pas présent à Viombois et lança ce chiffre dans un rapport justificatif écrit juste après son passage des lignes et avant la libération de la région. Le second, pourtant prolixe et absent de la ferme, s'est toujours bien gardé de fournir plus amples indications. Rappelons aussi qu'aucun nom de soldat allemand tombé à Viombois n'avait été retrouvé avant 2015 ! 4 sont maintenant identifiés, ainsi qu'un HJ. Ces chiffres ne sont pas définitifs, mais les documents allemands laissent penser que leurs pertes ne dépassèrent pas, au maximum, une vingtaine de morts pour environ 200 hommes engagés. Et quels militaires ! Point de vétérans de la SS ou de vieux briscards formés sur le front russe. Qui étaient donc nos adversaires du 4 septembre ? Ils étaient à l'image de ces 4 morts du régiment 91 : le plus âgé allait sur ses 19 ans, un autre sur ses 18, les deux derniers avaient tout juste 17 ans. Des gamins mal équipés, les dernières incorporations d'un 3ème Reich aux abois.

Et c'est une autre image de la guerre qui nous est renvoyée. Une image précise, troublante, tout autant que celle de ces jeunes français fauchés par les armes automatiques à proximité de la ferme. Les visages de nos jeunes patriotes nous parlent et nous interpellent, tout comme, sur une photo transmise par sa nièce, le visage du jeune Kurt HERRMANN (18 ans). Il n'était pas dans le bon camp, c'est certain, mais quelle responsabilité personnelle oserions-nous lui faire porter ? N'est-il pas lui aussi une victime ? Notez que je reste interrogatif dans ma formulation. Les véritables responsabilités sont celles des totalitarismes, de leurs théoriciens, des donneurs d'ordres comme de ceux qui laissent faire. Voyez-vous, ce n'est pas exactement la même approche que d'évoquer des chiffres, un ennemi impersonnel, brutal, s'exprimant de façon gutturale, portant éventuellement l'uniforme de la SS criminelle que de se retrouver au détour de l'enquête face au portrait d'un jeune incorporé depuis quelques semaines. Et que penser, au cimetière de Bergheim, devant la tombe du jeune Horst-Dieter KELLER, jeunesse hitlérienne de 15 ans originaire de Karlsruhe et mort lui aussi, ici ?

Tous ces morts du 4 septembre 1944 méritent la vérité et c'est bien ce à quoi je me suis engagé par un travail d'Histoire, préalable au travail de Mémoire. Je sais ce que peut avoir de choquant l'évocation de ces morts surgissant « de l'autre côté de la colline » pour reprendre l'expression de Sir Basil LIDDELL-HART. Leurs visages s'impriment à l'issue d'une enquête dont je ne pouvais prévoir cet aboutissement.

En ce jour, j'ai une pensée toute particulière pour les anciens, Oscar GERARD, inlassable chercheur de vérité tout comme son ami Pierre CERUTTI. Leurs impressions se trouvent confirmées par les archives et confortent les écrits de Jean-Marie GEOFFROY, décédé il y a quelques semaines. Pour l'Histoire et la Mémoire, restons vigilants. En effet, pour reprendre le trait de Jean COCTEAU : « L'Histoire est du vrai qui se déforme, la légende, du faux qui s'incarne. »

Vigilance et, comme le rappelle avec insistance l'injonction hébraïque : « Zakhor ! Zakhor ! Souviens-toi ! Souviens-toi ! ».

Jean-Michel Adenot

Edit : correction orthographique le 20 sept 2016